(Ré)concilier la ville avec la nature : retour sur une année de réflexion pilotée par l’Institut Palladio

Avec l’urbanisation croissante du monde, le changement climatique et le déclin de la biodiversité, la question de la relation de la ville à la nature se repose aujourd’hui avec beaucoup d’acuité. Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais dans une ville, un taux encore plus élevé dans les pays développés (80 % en France). Cette croissance urbaine a été synonyme de forte artificialisation des espaces et de nature repoussée dans des zones réservées ou peu fréquentées par les humains. Aujourd’hui, un revirement est en cours dans la manière d’appréhender la nature, les services écosystémiques qu’elle rend et les aspirations des êtres humains à pouvoir y accéder. Concilier ou réconcilier la ville et la nature est ainsi le thème de réflexion de l’année 2023 choisi par la Fondation Palladio, une institution française dédiée à la construction de la ville de demain. 

En tant qu’auditeur de cette fondation, Jean-Sébastien Milesi, expert Artelia en bâtiments résidentiels et projets mixtes, nous livre une synthèse des riches échanges qui ont eu lieu dans ce cadre.


Qu’est-ce que La Fondation Palladio ?

Elle existe depuis 15 ans et rassemble les acteurs de l’aménagement urbain autour des évolutions de la ville et de ses enjeux sociétaux et environnementaux. La Fondation abrite plusieurs actions dont l’Institut Palladio qui choisit chaque année une thématique, sélectionne une trentaine de personnes avec des profils très variés (promoteurs, architectes, banquiers, assureurs, ingénieurs…) et organise des séminaires avec des intervenants eux aussi très divers (sociologues, démographes, urbanistes, économistes, chercheurs dans différents domaines comme la biodiversité…). Cette année le thème était « (Ré)concilier la ville avec la nature ».


Comment se pose aujourd’hui cette thématique de la relation de la ville à la nature ?

C’est un sujet complexe et d’autant plus intéressant à approfondir que nous sommes dans un contexte économique tendu (crise de l’immobilier et endettement public croissant dans de nombreux pays). D’un côté, il y a un changement de vision de la ville et du bâti. D’une approche très fonctionnelle, nous évoluons vers la prise en compte des enjeux climatiques et de la biodiversité avec des réflexions sur les ressources en eau et la perméabilité des sols, les besoins de végétalisation et de préservation des espèces. De l’autre, il y a un frein financier, car les prix du foncier sont très élevés en ville. Cela pose la question de la valorisation économique des espaces non bâtis, de leur gestion, et aussi de la gouvernance entre espaces publics et privés. Si vous voulez créer des trames vertes par exemple, il est indispensable d’intégrer les jardins privés, car ils représentent souvent une part très importante des espaces végétalisés urbains.


Quels types de sujets ont été abordés ?

Une multitude de réflexions et de questions ont été posées au fil des séminaires et des présentations des intervenants. Quelle réserve foncière faut-il constituer pour la « nature en ville » ? Faut-il disséminer cette nature partout en amplifiant la végétalisation des toitures et terrasses ? Quelles transformations apporter à la gestion de l’eau, un sujet indissociable de celui de la végétation ? Quelles catégories de nature répondent à quels besoins ? Une prairie peut capter l’eau de pluie et accueillir une certaine biodiversité, mais elle n’est pas la meilleure solution pour réduire les îlots de chaleur. Pour cela, il faut des arbres qui procurent leur ombre à l’espace public et laissent libres des espaces en dessous. Le choix des végétaux eux-mêmes est source d’interrogation. Comment les espèces endogènes vont-elles s’adapter au changement climatique à venir ? Faut-il dès maintenant les remplacer par des espèces exogènes poussant sous des climats plus chauds ? Réintroduire la production agricole en milieu urbain est une autre facette de la nature en ville. Plusieurs possibilités sont envisagées, fermes verticales automatisées, toitures potagères, changement d’usage de certains îlots urbains (friche, parking…). Réconcilier la ville et la nature, c’est reconsidérer toutes ces dimensions.


Est-ce que la lutte contre les îlots de chaleur devient une préoccupation majeure des collectivités ?

Oui. Avec le changement climatique, les villes deviennent infernales l’été, car elles étaient jusqu’à présent pensées avec une forte dominante minérale. Elles se sont constituées en opposition à la nature. Déminéraliser et végétaliser, en replantant des arbres en particulier, est l’un des leviers pour faire baisser les températures d’été en ville. La végétalisation des toitures et des terrasses est un autre moyen d’agir sur le confort d’été des habitations, en plus de capter l’eau de pluie.


Et qu’en est-il de l’étalement urbain et l’artificialisation des sols ?

En France, comme aux États-Unis, le modèle pavillonnaire est très développé. Beaucoup de personnes aspirent à habiter dans une maison individuelle entourée de gazon, de fleurs, d’arbres. Depuis la pandémie de Covid-19, de nombreux citadins se posent la question d’aller habiter à la campagne en exploitant les possibilités offertes par le télétravail. Des villes peu agréables à vivre accentuent l’étalement urbain et l’artificialisation des terres, ce qui repousse les activités agricoles de plus en plus loin et aggrave les problématiques de transport. Réintroduire plus de nature en ville est un moyen d’enrayer ce cercle vicieux. Il est important de rendre les villes plus agréables à vivre, à même de répondre aux aspirations des citoyens vis-à-vis de la nature.


Au-delà du végétal, comment est appréhendé l’animal dans cette nature en ville ?

Notre perception de la nature change. D’une nature maîtrisée et esthétique, nous évoluons vers une version moins contrôlée, une nature qui « vit sa vie ». Cela signifie par exemple de laisser pousser l’herbe dans certaines zones, d’autoriser la constitution de haies plus « sauvages », de créer des corridors verts ou bleus (autour des rivières) dans lesquels les animaux peuvent circuler librement. Toutefois, l’acceptabilité de cette nature plus libre, moins canalisée par l’être humain, reste à inventer ou à retrouver. La majorité de la population est a priori favorable à la nature en ville et à la présence d’animaux. Mais, si vous commencez à dire que les insectes seront plus nombreux ou à constater que votre enfant revient chaque jour un peu boueux, car la cour de l’école a été dégoudronnée… alors l’enthousiasme de certains se refroidit rapidement.


Comment la nature en ville est-elle prise en compte aujourd’hui dans votre métier d’ingénieur au sein d’Artelia ?

Pour mes collègues, spécialistes de l’aménagement urbain, la nature en ville est devenue un sujet courant, tant dans le cadre de l’accompagnement stratégique des collectivités que lors des études de conception de projets d’aménagement. La lutte contre les îlots de chaleur, la réduction de l’artificialisation des sols, la gestion plus naturelle de l’eau sont des réalités dans les pays européens les plus urbanisés, même si les initiatives de nature en ville font évidemment l’objet d’arbitrages financiers. Au niveau de ma propre pratique, centrée sur les bâtiments et projets mixtes, la manière de travailler évolue. Dès les études amont, nous éco-concevons les projets. Nous recherchons comment mieux gérer la densité du bâti pour dégager des espaces de pleine terre au niveau du sol et faciliter ainsi l’infiltration de l’eau de pluie et la végétalisation. C’est aussi très intéressant du point de vue technique. Dans une toiture végétalisée par exemple, il faut prévoir les bonnes hauteurs de terre en fonction des végétaux à implanter, réfléchir à leur sélection, calculer la reprise de poids de la structure, penser différemment la gestion de l’eau… La force d’Artelia est de regrouper tous les métiers et expertises nécessaires à ce type d’approche, y compris des écologues.


Est-ce que vous avez des exemples de réalisations emblématiques de cette évolution ?

Récemment nous avons travaillé sur un ensemble immobilier assez représentatif qui est destiné à accueillir à Paris une antenne de l’Université de Chicago. C’est un bâtiment construit au-dessus du réseau ferré d la gare d’Austerlitz, sur une dalle en béton, dont le cœur d’îlot est végétalisé avec des hauteurs de terre qui vont jusqu’à deux mètres. Il y a eu une importante réflexion sur la biodiversité, les espèces que cet espace peut abriter en lien avec la trame verte préexistante. C’est un bel exemple de parcelle complètement artificialisée sur laquelle on vient recréer de la nature.

Il y a aussi le projet Arboretum à Nanterre La Défense, un campus durable exemplaire baptisé la « ville forêt », dont Artelia a assuré la maîtrise d’œuvre. Les bâtiments ont été construits au sein d’un espace de 9 ha de parcs, jardins et potagers. Près de 1 000 arbres et arbustes ont été plantés à cette occasion. Nous avons également participé à la création du village des athlètes à Saint-Denis, qui lui aussi a fait l’objet d’une démarche remarquable en matière de nature en ville. La Fondation Palladio a consacré un débat à ce projet, la vidéo est en ligne. Le Groupe intervient dans beaucoup d’autres opérations emblématiques en France, comme le Grand parc Garonne à Toulouse ou le projet Bastide Niel à Bordeaux, mais aussi au Danemark où l’intégration de la nature dans les villes et les bâtiments est très poussée.


Est-ce que la Fondation Palladio a prévu de publier une synthèse des différentes réflexions menées en 2023 ?

Oui, une synthèse a été publiée dans le cadre des Actes de l’Institut Palladio. Cette réflexion sur la nature et la ville a été une expérience très enrichissante qui aide à bien identifier les orientations et ce qu’il faut encore faire évoluer. Pour moi, l’un des aspects très positifs est que par la nature nous pouvons recréer du lien entre l’espace public et le bâti. C’est très important dans la manière de vivre la ville.

Rédigé par Eric Robert, publié le 05 janvier 2024.